Vassili GROSSMAN - Vie et destin

Publié le 30 Décembre 2013

Les numéros entre parenthèses renvoient aux pages de la collection Bouquins de l’édition Robert Laffont.

On se représente mal comment Vassili Grossman, qui n’avait rien d’un naïf, et qui n’ignorait pas que la mort de Staline ne signifiait pas pour autant la fin du totalitarisme, a pu un jour de 1960 confier le manuscrit de Vie et destin à des éditeurs, les rédacteurs de la revue Znamia. En théorie, ce livre était le deuxième volet d’une œuvre en deux parties, la première s’intitulant Pour une juste cause et publiée en 1952. En pratique, Vie et destin était une œuvre bien différente du premier ouvrage, son ton et son propos se révélaient bien plus redoutables et subversifs. Apparemment, les rédacteurs de Znamia savaient lire puisque très effrayés d’avoir en leur possession un texte si explosif, ils s’en sont rapidement débarrassés pour le confier au KGB. En février 1961, des officiers de la police politique ont fait irruption au domicile de Vassili Grossman. Ils n’ont pas arrêté ce dernier, sans doute parce que la répression était moindre que sous Staline, mais aussi en raison du prestige dont Grossman bénéficiait dans l’opinion russe, qui le connaissait bien par ses livres et ses reportages de guerre. En revanche, les policiers ont confisqué ses brouillons et ses manuscrits. Heureusement, l’écrivain avait prudemment déposé chez des amis sûrs deux exemplaires de son œuvre, qu’ils ont pu par la suite faire passer à l’Ouest où le livre a été publié en 1980. Après la perquisition du KGB, Grossman, qui n’était plus homme à transiger, a refusé de se taire : il a écrit à Khrouchtchev une longue lettre afin d’exprimer son indignation. On l’a alors convoqué pour lui faire la leçon et l’engager à retrouver sa « manière » d’avant-guerre, ses glorifications du peuple russe, le réalisme prosoviétique. Affaibli, malade, Grossman a encore écrit Tout passe, que l’on peut considérer comme son testament littéraire, avant de s’éteindre d’un cancer le 14 septembre 1964.

L’action de Vie et destin, très bien traduit en français par Alexis Berelowitch et Anne Coldefy-Faucard, se déroule pendant la seconde guerre mondiale, précisément au moment de bascule du conflit, la bataille de Stalingrad. C’est un livre immense et foisonnant, qui mêle plusieurs dizaines d’histoires et de personnages, une rhapsodie qui coud ensemble différents fragments de vies, d’itinéraires, même si, comme dans Guerre et paix, de Tolstoï, l’histoire est centrée sur une famille en particulier, les Chapochnikov : la mère, Alexandra Vladimirovna Fedorovna, ses enfants, Dmitri, Maroussia, Evguenia et Lioudmila, ainsi que ses petits enfants. La succession de courts chapitres entraîne le lecteur d’un goulag soviétique à un camp de concentration allemand, du QG du feld-maréchal Paulus à un état-major de l’armée rouge, d’un foyer russe à une chambre d’hôpital allemand, d’une rue de Berditchev en Ukraine à un laboratoire scientifique de Kazan, d’une cave de Stalingrad où se terrent des soldats allemands aux immenses steppes russes où les chars T34 attendent le signal de la contre-offensive… L’effet est particulièrement troublant quand le lecteur hésite, au début d’un nouveau chapitre, sur l’emplacement exact du récit : se situe-t-on à Auschwitz ou dans la Kolyma ? Cette hésitation, rendue possible par l’absence de titres aux chapitres, est naturellement voulue par l’auteur et contribue à renvoyer dos à dos hitlérisme et stalinisme. Cette ressemblance entre les deux idéologies est d’ailleurs l’objet de la discussion entre l’Obersturmbannführer d’Auschwitz, le redoutable Liss, et un détenu du camp, le vieux bolchevik Mostovskoï. Par ailleurs, dans le livre ont lieu d’autres discussions, au thème pareillement sulfureux. Ce sont ainsi les conversations qui se déroulent à Kazan, où de nombreuses usines moscovites ont été délocalisées pour échapper à l’ennemi : entre cadres et intellectuels moscovites, on bavarde bien plus librement qu’à l’époque des procès de Moscou ; à un moment où l’issue de la guerre est particulièrement incertaine, les langues se délient et on ose se livrer plus volontiers à la critique du stalinisme. Une autre discussion édifiante a lieu dans l’infirmerie d’un goulag, entre deux bolcheviks : le vieux Magar est totalement désabusé, tandis que son ancien disciple Abartchouk veut encore y croire, en dépit du fait que le système judiciaire soviétique a broyé sa vie.

Outre son audace idéologique, Vie et destin possède clairement une dimension autobiographique majeure. En particulier, le personnage de Victor Pavlovitch Strum, le mari de Lioudmila Chapochnikova, a beaucoup à voir avec Vassili Semionovitch Grossman, tant dans sa vie sociale que personnelle. Strum est un intellectuel brillant et orgueilleux, un très grand physicien – Grossman lui-même était scientifique de formation, il avait suivi des études de chimie ; Strum jouit d’une situation relativement confortable dans une époque de restriction mais doit se débattre contre les pressions et l’asservissement qu’en retour l’État exerce sur lui – Grossman était de son côté un écrivain officiel du régime, membre dans les années trente de l’Union des écrivains, ce qui cantonnait son art dans une littérature prosoviétique et l’obligeait lui-même à certaines compromissions ; Strum vit dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une famille recomposée et le premier mari de sa femme, Abartchouk, a été accusé d’avoir voulu tuer Staline et est prisonnier d’un goulag – Grossman s’est quant à lui marié à une femme dont le premier mari a été arrêté et fusillé par le NKVD. Enfin, Strum comme Grossman se découvrent juifs dans le regard, les propos et la méfiance de leurs concitoyens, à une époque où le nationalisme russe l’emporte sur l’internationalisme, et l’antisémitisme stalinien sur toute idée de fraternité et d’égalité.

Mais surtout, il y a deux lettres qui sont au cœur de la vie et de l’œuvre de l’écrivain, deux lettres qui à elles seules justifient peut-être l’écriture de Vie et destin. La première est une lettre qui dans la réalité n’a jamais été écrite, une absence de lettre donc, et c’est le très beau et très long texte qu’adresse la mère de Strum à son fils avant d’être raflée et tuée par les Einsatzgruppen ; c’est cette parole d’amour et de dignité que sans doute Grossman aurait rêvé de lire, lui qui n’a jamais pu faire le deuil de cette mère disparue dans le silence et l’horreur. La première lettre n’a donc pas eu lieu, la seconde n’aurait jamais dû avoir lieu : c’est le texte qu’on demande à Strum de signer pour montrer à l’opinion internationale que les plus grands savants soviétiques soutiennent le procès des médecins accusés d’avoir assassiné Gorki ; cette lettre renvoie évidemment à ce texte collectif signé par Grossman en 1937, publié dans la presse et demandant la peine de mort pour les inculpés d’un grand procès de prétendus traitres, parmi lesquels figurait Boukharine. Ces deux lettres, le message d’amour, le texte de compromission, sont deux événements essentiels qui trahissent deux blessures intimes, deux remords : Grossman ne s’est apparemment jamais pardonné de ne pas avoir mis sa mère à l’abri au moment du déclenchement de l’offensive allemande, de ne pas avoir tout tenté pour la faire passer d’Ukraine en Russie, comme il ne s’est pas pardonné de s’être montré si pusillanime à l’époque des procès de Moscou, quand plusieurs de ses proches ont été arrêtés, déportés ou fusillés. Ces deux moments de faiblesse, qui dans la fiction prennent place au début et à la fin du livre, font de cet écrivain un homme humble et touchant. Par certains côtés, son parcours peut rappeler celui du Lord Jim de Joseph Conrad : comme ce marin qui, par la force des circonstances mais aussi à cause de la peur de mourir, a été amené à quitter un navire en perdition, a accepté de se réfugier dans le seul canot de survie et d’abandonner à une mort probable des centaines de passagers endormis, Grossman a un jour commis l’irréparable. Cet homme exigeant envers les autres mais plus encore envers lui-même a été confronté à la cruauté narquoise du destin, s’est un jour connu lâche, ne se l’est sans doute jamais pardonné comme il n’a jamais pu accorder son pardon à ce régime exécrable, qui pour perdurer savait s’appuyer sur la peur, la lâcheté et la médiocrité des hommes.

Extraits de l’œuvre :

« Je suis sûre, Vitia, que cette lettre te parviendra, bien que je sois derrière la ligne du front et derrière les barbelés du ghetto juif. Je ne recevrai pas ta réponse car je ne serais plus de ce monde. Je veux que tu saches ce qu’ont été mes derniers jours, il me sera plus facile de quitter la vie à cette idée. » (p.57) C’est ainsi que débute l’émouvante lettre que le médecin Anna Semionovna Strum envoie à son fils Victor, le double de Grossman.

Les chagrins sont incommunicables et les êtres humains sont seuls. Tandis que Strum pense à sa mère, raflée par les Einsatzgruppen, sa femme Lioudmila Nikolaïevna née Chapochnikov se fait du souci pour le fils qu’elle a eu de son premier mariage, Tolia, lieutenant de dix-neuf ans. Un jour, elle apprend qu’il a été blessé au combat et qu’on le soigne à l’hôpital de Saratov. Elle s’y rend, mais arrive trop tard, son fils est mort et déjà enterré. Lioudmila interroge tous les personnels qui ont veillé sur ses derniers jours, et jusqu’aux hommes qui l’ont emporté au cimetière. Tous se sentent gênés par ses questions :

« Tous les hommes sont coupables devant une mère qui a perdu son fils à la guerre, et tous cherchent en vain à se justifier devant elle depuis que le monde est monde. » (p. 113)

Lioudmila demeure longtemps assise près de sa tombe. La violence de son chagrin donne lieu à une sorte de métempsycose, un flot de souvenirs qui évoque les réminiscences proustiennes. La douleur suffit cependant à recréer le passé, sans avoir besoin de s’appuyer comme chez Proust sur une sensation fortuite de la vie présente.

« Elle parlait avec son fils, se souvenait des détails de leur vie passée, et ces souvenirs, qui ne vivaient plus que dans sa conscience, emplirent l’espace d’une voix d’enfant, de pleurs, du bruissement d’un livre d’images qu’on feuillette, du tintement de la cuiller contre le bord de l’assiette blanche, du grésillement d’une radio à galène, du crissement des skis sur la neige, du grincement des tolets sur l’étang des vacances, du froissement d’un papier de bonbon que l’on jette, des visions fugitives d’un visage d’enfant, de ses épaules, de sa poitrine.

Son désespoir avait ramené à la vie des larmes, les chagrins, les bonnes et mauvaises actions. Ils existaient, concrets et perceptibles.

Ce n’étaient pas des souvenirs du passé mais des émotions du présent qui s’étaient emparées d’elle. (…)

Le désespoir de la mère avait, tel le Seigneur, sorti le lieutenant de sa tombe et avait ouvert le ciel de nouvelles étoiles.

Au cours des minutes qui venaient de s’écouler, il était seul en vie dans le monde entier et par lui existait tout le reste. » (p.116)

L’espoir qui s’empare de beaucoup de Russes au moment de la guerre est que plus rien ne sera comme avant, que la victoire débouchera sur un communisme régénéré, débarrassé de sa violence inquisitoriale et bureaucratique d’avant-guerre. C’est ce que pense par exemple le major Erchov, détenu dans un camp de concentration allemand. Fils d’un paysan dékoulakisé en 1930, qui a vu toute sa famille décimée en déportation à l’Est de la Russie, il tente d’organiser la résistance à l’intérieur du camp allemand, mais verra ses projets contrecarrés par des Staliniens qui se méfient de lui.

« Il sentait que, en luttant contre les Allemands, il luttait pour une vie libre en Russie, que la victoire sur Hitler serait aussi une victoire sur les camps de la mort où avaient péri sa mère, ses sœurs, son père. » (p. 263)

Le général Neoudobnov, homme autoritaire et borné participant à la contre-offensive, a fait les mêmes constatations qu’Erchov ; mais évidemment lui en est effrayé : « Le courroux de l’État, qui faisait se courber des millions d’hommes, ici, au front, alors que les Allemands mettaient la pression, ne valait plus tripette. On ne pouvait obliger les Allemands à remplir des questionnaires, à raconter leur vie devant une assemblée, à trembler d’avoir à avouer quelle était la position sociale de père et mère avant 1917. » (p. 425)

Dans un camp de concentration allemand, l’Obersturmbannführer Liss a fait venir dans son bureau le vieux bolchevik Mostovskoï, parce qu’il a « envie de discuter » avec lui. Il tente de le convaincre que leurs idéologies respectives se ressemblent. « Nos mains comme les vôtres aiment le vrai travail et nous ne craignons pas de les salir. » (p.332) « Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous ? Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté ? (…) Vous croyez que vous nous haïssez, mais ce n’est qu’apparence : vous vous haïssez vous-même en nous. C’est horrible, n’est-ce pas ? »

Face à l’horreur de ces totalitarismes, qui prétendent faire le bonheur de l’humanité malgré elle, au nom du bien, un bien devenu « fléau, mal plus grand que le mal », le Ikonnikov, homme simple rejeté par ses codétenus, préconise dans un texte que la police du camp a saisi « la bonté » : « Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoin, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social. » (p. 344) « Plus les ténèbres du fascisme s’ouvrent devant moi, plus je vois clairement que l’humain continue invinciblement à vivre en l’homme, même au bord de la fosse sanglante, même à l’entrée de la chambre à gaz. »

« J’ai trempé ma foi dans l’enfer. (…) Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde, impuissante, plus elle est grande. (…) L’amour aveugle et muet est le sens de l’homme. » (p.346)

La major Novikov observe ses collègues, deux apparatchiks, qui viennent d’échapper à l’explosion d’un obus : « Novikov regardait avec curiosité des hommes qui assistaient pour la première fois à une explosion de bombe. Visiblement, ils étaient frappés par le fait qu’on ait fabriqué cette bombe, qu’on l’ait emportée dans le ciel puis jetée sur terre dans un seul but : tuer le père des petits Guetmanov et celui des petits Neoudobnov. Ainsi, c’était à cela qu’étaient occupés les hommes à la guerre. » (p. 417)

L’un des personnages les plus émouvants du livre s’appelle Sofia Ossipovna Levintone. Cette femme de 50 ans, médecin militaire et amie des Chapochnikov, est arrêtée dans les faubourgs de Stalingrad et déportée parce que juive. Elle s’occupe en captivité d’un petit garçon, David, qui a été arrêté sans ses parents. Elle éprouve à son égard des sentiments maternels qu’elle n’avait jamais ressentis avant. A la descente du train qui les a conduits au camp, elle reste avec lui lors de la sélection, ne répond pas quand un officier demande aux médecins de sortir du rang. « La mort faisait son travail, les gens faisaient le leur. Parfois, elle laissait finir la cigarette, avaler la bouchée ; parfois, elle surprenait en vieux copain, grossièrement, avec un grand rire et des claques dans le dos. » (p. 462).

Grossman pousse l’audace narrative très loin en entraînant son lecteur jusque dans la chambre à gaz. Ces pages sont parmi les plus glaçantes et les plus tristes de l’ouvrage. Sofia Ossipovna sert toujours contre elle le petit David. Elle ne voit plus rien. « Ses yeux, qui avaient lu Homère, la Pravda, Les Aventures de Huckleberry Finn, Mayne Reid, la Logique de Hegel, ses yeux qui avaient vu des hommes bons et mauvais, des oies dans la campagne de Koursk, des étoiles à l’Observatoire de Poulkovo, l’éclat de l’acier chirurgical, La Joconde au Louvre, des tomates et des navets sur les étalages des marchés, les eaux bleues du lac Issyk-Koul, ses yeux ne lui étaient d’aucune utilité. » (p.472).

« Sofia Ossipovna sentit le corps de l’enfant s’affaisser dans ses bras (…) "Je suis mère", pensa-t-elle.

Ce fut sa dernière pensée.

Mais son cœur vivait encore : il se serrait, souffrait, vous plaignait, vous, les vivants et les morts ; des vomissements jaillirent, Sofia Levintone serra contre elle David, poupée sans vie, et elle devint morte, poupée. »

Enfermé à la Loubianka, Krymov, le vieux communiste, conférencier à Stalingrad, ne sait toujours pas pourquoi on l’a arrêté et ce qu’on lui reproche exactement. Mais l’ancien tchékiste qui partage sa cellule fait état d’un raisonnement d’une logique sinistre, qui rappelle Le procès ou La colonie pénitentiaire de Kafka :

« L’innocence personnelle est un vestige du Moyen Age. C’est de l’alchimie. Tolstoï a dit qu’il n’y avait pas, sur terre, d’hommes coupables. Nous autres, tchékistes, avons mis au point une thèse supérieure : il n’y a pas, sur terre, de gens innocents. Chaque individu mérite le tribunal. Est coupable toute personne qui fait l’objet d’un ordre d’arrestation. Et on peut en signer pour n’importe qui. Chaque homme a droit à un ordre d’arrestation. Y compris ceux qui ont passé leur vie à en signer pour les autres. » (p.541)

Et quelques pages plus loin, il expliqua encore à Krymov que « le camp était, en quelque sorte, le reflet hyperbolique, grossi de la vie hors des barbelés. Mais la vie menée de part et d’autre, loin de s’opposer, répondait aux lois de la symétrie. (…) Les camps finiraient un jour par se fondre avec la vie extérieure. »

Evguenia est la jeune sœur de Lioudmila et l’amante du brillant colonel Novikov, fer de lance de la contre-offensive soviétique. Quand Evguenia apprend l’arrestation de son ancien époux, Krymov, elle quitte Kouïbychev pour venir à Moscou, afin de tenter de faire quelque chose pour lui. Son beau-frère, Strum, tente de la rassurer : « vous avez agi selon votre conscience. Croyez-moi, c’est ce que l’homme a de meilleur. (…) Rappelez-vous ce que Tolstoï écrivait, à propos des exécutions : "Je ne peux me taire !" Mais nous nous sommes tus, quand, en 37, on a exécuté des milliers d’innocents. Et encore, ce sont les meilleurs d’entre nous qui se sont tus ! Il s’en est trouvé pour applaudir bruyamment. Nous nous sommes tus au moment des horreurs de la collectivisation. Nous avons trop vite clamé que le socialisme était arrivé. Le socialisme n’est pas seulement l’industrie lourde. C’est, avant tout, le droit à la conscience. Priver un homme de ce droit, c’est terrible ! Et quand un homme trouve la force d’agir selon sa conscience, il éprouve brusquement une telle joie ! »(p. 599)

Plus tard, toujours en discutant avec Evguenia, il fait observer : « Il est de bon ton, chez nous, de railler les intellectuels pour leur dédoublement à la Hamlet, leurs doutes, leurs hésitations. Dans ma jeunesse, je méprisais en moi ces traits de caractères. Mais j’ai, aujourd’hui, un autre point de vue : les grandes découvertes, les grands livres, l’humanité les doit à tous ces indécis, à tous ces gens qui doutent. Leur œuvre n’est pas moindre que celle de tous ces imbéciles qui ne dévient jamais. Ils sont capables d’aller au feu quand il le faut, et ils essuient les balles, aussi bien que tous ces gens résolus et volontaires. » (p. 642)

Strum ne se contente pas d’une vie sociale compliquée, en raison de son caractère retors. Il a également une vie personnelle délicate, car il ne peut s’empêcher d’aimer secrètement Maria Ivanovna, la meilleure amie de sa femme et l’épouse d’un collègue, une femme douce, pas très belle, mais avec laquelle il aime longuement converser. Pour ne plus le revoir, car elle est elle aussi tombée amoureuse, Maria Ivanovna a été contrainte de mentir à son amie. « Le mensonge était partout. Comment ? Pourquoi ? Les sentiments qu’il éprouvait envers Maria Ivanovna n’étaient pas la vérité de son âme, de ses pensées, de ses désirs ? Comment cette vérité pouvait-elle engendrer tant de mensonges ? » (p.709)

Mais le tragique de l’existence de Strum se joue en cinq actes et démontre une fois de plus qu’en Union soviétique, il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Premier acte : Strum est un savant brillant mais qui piétine dans ses recherches en Physique nucléaire. Deuxième acte : grâce à une intuition géniale perçue une nuit, dans la rue, il trouve enfin la solution à son problème, ce qui permet à la recherche de faire un bon considérable. Troisième acte : De retour à Moscou, où sont relocalisés tous les laboratoires de recherche, Strum a la déception de constater que les résultats de ses récents travaux ne suscitent chez ses collègues que l’embarras, la jalousie ou la méfiance. Lui qui s’attendait à être félicité supporte mal la reprise en main bureaucratique à l’œuvre dans le monde de la recherche, l’antisémitisme rampant, le rejet de la science occidentale, au nom d’une prétendue supériorité du communiste soviétique. Sa situation devient très fragile, il est progressivement mis au ban des savants par son refus de se repentir dans une réunion publique. Contraint de rester chez lui, il s’attend à être arrêté. Quatrième acte, c’est un coup de théâtre : Joseph Staline en personne l’appelle à son domicile pour lui demander où en sont ses recherches. Ce coup de fil signe sa réintégration pleine et entière au sein de son laboratoire de recherches. Cinquième acte : Euphorique, fier d’avoir vaincu sans s’être jamais compromis, Strum commet l’irréparable. Ses supérieurs l’invitent amicalement à lire une lettre collective, un démenti des grands savants russes aux allégations de la presse occidentale, qui attaque le régime soviétique et le procès des prétendus assassins de Gorki. Les collègues de Strum croient bon d’ajouter que Staline a été mis au courant de l’existence de cette lettre et qu’il approuve cette « initiative ». Strum réfléchit aux moyens d’esquiver cette signature, mais se sent démuni.

« La tristesse, le dégoût, le pressentiment de sa docilité l’envahirent. Il sentait sur lui le souffle tendre du grand État et il n’avait pas la force de se jeter dans les ténèbres glacées… Il n’avait plus de forces du tout. Ce n’était pas la peur qui le paralysait, c’était autre chose, un sentiment terrifiant de soumission. Que l’homme était donc curieusement bâti ! Il avait trouvé la force de renoncer à la vie, et il était soudain incapable de rejeter quelques gâteries. Allez donc repousser la main omnipotente qui vous caresse la tête, vous tapote l’épaule !» (p. 718) Il pense à demander du temps pour réfléchir. «Mais aussitôt, il eut la vision d’une nuit sans sommeil, terrible, pleine de doutes, de brusques résolutions, suivies de peur, d’une succession d’hésitations et de décisions. Tout cela était plus épuisant que la plus effroyable crise de malaria. Et il voulait rallonger cette torture de plusieurs heures. Non, il n’en avait pas la force. Vite, vite, il fallait régler cela vite ! Il sortit son stylo. Il vit alors l’air stupéfait de Chichakov : le rebelle était, aujourd’hui, l’homme le plus accommodant du monde. » (p.719)

« Tous étaient faibles, les justes comme les pécheurs. La seule différence était qu’un misérable qui accomplissait une bonne action se pavanait ensuite toute sa vie, tandis qu’un juste qui en faisait tous les jours ne les remarquait pas, mais était obsédé, des années durant, par un seul péché. » (p. 722)

Parmi les figures importantes du roman, on peut relever aussi celle de Guetmanov, le responsable du Parti qui, sous des aspects bonhommes et conciliants, est prêt à tout au nom du Parti. Devenu commissaire politique du colonel de chars Novikov, l’amant d’Evguenia, il n’hésitera pas à le dénoncer pour avoir retardé de quelques minutes une offensive, en dépit du fait que ce retard a sans doute permis à l’artillerie de faire convenablement son travail et d’assurer la victoire.

Ce grand roman n’est pas toujours sombre. Certaines pages témoignent qu’un espoir fragile subsiste dans les ténèbres. C’est le cas à Stalingrad, au sein de la « maison 6 bis », inspirée de la maison Pavlov qui a réellement existé : cette demeure en ruine, prise sous le feu de l’artillerie allemande, est un îlot de liberté pour un groupe de soldats. Leur position est presque inexpugnable, ils font face à la puissance de feu allemande tout en étant relativement coupés de leurs arrières. Sous la conduite du libertaire et charismatique Grekov, ces hommes constituent un groupe de francs-tireurs, où la liberté de parole est totale et la discipline bien peu orthodoxe. Un officier chargé de faire son rapport au commissaire politique constate : « Ils dorment tous en tas et lui avec tout le monde, ils le tutoient et l’appellent Vania. (…) on a l’impression d’avoir devant soi, non un détachement militaire, mais quelque chose dans le genre de la Commune de Paris. »

La reprise en main idéologique n’aura finalement pas lieu, car l’armée allemande achève de détruire cet îlot de résistance et de liberté sous un tapis de bombes. Deux jeunes gens ont tout de même échappé à la mort, grâce à l’intervention de Grekov qui leur a donné l’ordre de partir avant l’assaut final. Ces deux individus, le très jeune Sergueï Chapochnikov et la touchante radiotélégraphiste Katia Vengrova se sont donc rencontrés, par hasard, dans cette maison « 6 bis ». Les premières paroles qu’ils se sont échangées avaient trait à la littérature. « L’histoire de Daphnis et Chloé se répète partout et toujours, dans un sous-sol étouffant et sentant la morue, dans un bunker de camp de concentration, dans le cliquetis des bouliers d’un service comptable, dans l’atmosphère gorgée de poussière d’un atelier de filature.

Et cette histoire naquit à nouveau parmi les ruines, au son des bombardements allemands ; elle naquit en un lieu où les hommes nourrissaient leurs corps, couverts de crasse et de sueur, non de miel, mais de pommes de terre pourries et de l’eau croupie d’une vieille chaudière ; elle naquit en un lieu où les gravats, le bruit et la puanteur tenaient la place de paisibles rêveries. » (p. 212)

Vassili Grossman

Vassili Grossman

La difficulté du livre de Grossman tient à la profusion des personnages. Pour s'y retrouver, il peut être intéressant de se référer pendant sa lecture à cette liste, qui n'est même pas tout à fait exhaustive.

Rédigé par Lionel Bébin

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article